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© Laurence Esnol Gallery

Né en Israël, éduqué en France, il a vécu en région amazonienne pendant près de deux décennies.

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Violence et vanité : le romantisme noir d’Ofer Josef

Terry van Druten, Conservateur de la Collection d’Art, Musée Teyler, Haarlem, Pays-Bas

 

Une énorme baleine repose sur une grande table de banquet. Cependant qu’un jet d’eau jaillit encore de son évent, la cage thoracique de l’animal a déjà été dépecée par de nombreuses petites figures. Elles grimpent sur la dépouille de la bête comme les Lilliputiens sur le corps entravé de Gulliver. Leur petite taille contraste plus intensément encore que le couteau et la fourche sont plus grands que nature, piqués à l’arrière de la baleine et pris entre les serres de deux amples vautours.

Ce dessin d’Ofer Josef a été acquis récemment par le Teylers Museum aux Pays-Bas. Il y entre en résonance avec un célèbre dessin de la collection figurant une baleine échouée sur la côte nord de la mer Hollandaise et réalisé par l’artiste du seizième siècle Goltzius. Sur cette œuvre aussi l’on voit de petites figures humaines autour et au-dessus du gigantesque animal marin, besognant à récolter la précieuse graisse de la baleine. Goltzius a néanmoins représenté une baleine véritablement échouée au début de l’année 1598, tentant de demeurer fidèle autant que possible à ce dont il avait été réellement le témoin sur la plage.

Combien cela est différent du dessin d’Ofer. Bien que, comme Goltzius, son style soit aussi clair que réaliste dans le trait, sa baleine semble finalement avoir plus en commun avec les textes religieux menaçants qu’écrivait fréquemment Goltzius dans son journal intime en réaction aux baleines échouées. Pour les écrivains de tels textes les baleines incarnaient d’énormes monstres bibliques, des mauvais présages qui venaient pointer les inévitables péchés de l’humanité et l’urgence d’un repentir.

 

Un regard uniformément sombre sur l’existence humaine joue un rôle important dans le travail d’Ofer. Violence et vanité sont au-devant de la scène dans presque chacun de ses dessins où sont présents faux, guillotines, squelettes et démons. Et pourtant, le travail d’Ofer n’est jamais exagérément lugubre. Malgré ce point de vue morose sur l’humanité, il semble toujours y avoir une dosé éthérée de compassion, comme s’il disait : « Regardez bien ces fous, ils ne peuvent pas nous aider, ils sont bien trop étroits d’esprit, bien trop myopes et ignorants ». Comme une réminiscence de sarcasme indulgent dans le ton d’un Daumier sur ses tirages satiriques au milieu du dix-neuvième siècle. Comme un dieu contemplant avec un noble amusement les déficiences de sa création ici-bas. Ofer offre une vue plongeante sur nos mesquines activités alors même que nous nous prétendons des êtres si spéciaux. Aspirant pourtant à de vaines ambitions, quêtant l’oubli dans le sexe et l’alcool lorsque la mort se tient constamment derrière nous.

Les dessins d’Ofer Josef ont d’intenses affinités avec la satire de Daumier, mais aussi avec ce que l’on nomme communément le Romantisme Noir, une période sombre autour de 1800 au cours de laquelle la culture occidentale fut mise sens dessus dessous, animée par de profonds changements sociaux, politiques et économiques. Le travail de Francisco Goya vient tout particulièrement à l’esprit, comme sa célèbre série imprimée Les Désastres de la Guerre. Mais aussi fantastiques et surréalistes que soient ces tirages, tout comme pour la baleine de Goltzius, ces dessins étaient autant de réponses à l’actualité, à l’instar d’un Goya avec les guerres napoléoniennes en Espagne et leurs conséquences. Le travail d’Ofer est moins directement lié à ce type d’évènements authentique. Ces dessins traitent exclusivement de la condition humaine. En ce sens, ils sont plus connectés aux séries des Disparates que Goya réalisa dans les dernières années de sa vie. Sur ces tirages, l’artiste espagnol traduisait plusieurs folies humaines en autant d’images oniriques et surréalistes. Prenez par exemple sa Manière de voler dans laquelle des ailes sont attachées aux personnages qui sillonnent un ciel noir. Il n’est pas difficile ici de voir le lien avec les démons ailés des dessins d’Ofer.

Dans ses travaux récents, Ofer a substitué aux coups de crayon vifs de ses dessins précédents, une approche de la peinture. Ces travaux, plus rapides et plus petits sont réalisés à l’aide de brosse et d’encre, les images sont plus lugubres qu’elles ne l’étaient auparavant. Des démons, des squelettes et des figures tourmentées émergent des fonds sombres du papier. Leurs actions demeurent indistinctes mais sont constamment envahies par un évident sentiment de délire.

 

Ses œuvres font aussi facilement écho à l’époque sombre du Romantisme, notamment aux dessins de Victor Hugo. Connu essentiellement pour ses écrits romantiques influents, Hugo fut également un dessinateur précurseur et prolifique. Dans des dessins à l’encre, mystérieux et surréalistes, les images s’élaboraient par coïncidence, les matériaux employés de manière aléatoire voyant émerger autant de significations qu’un test de Rorschach.

Hugo réalisa la plupart de ses dessins lors de son exil sur l’île de Jersey. Un parcours qui n’est pas sans rappeler celui de Goya qui produisit ses séries des Disparates pendant son exil français. Et c’est probablement à ce stade que nous trouvons les similitudes les plus distinctives et les plus éloquentes entre ces artistes et Ofer. Tel un ermite artistique, il s’est choisi une vie bien loin des grands centres de l’art international. Né en Israël, éduqué en France, il a vécu en région amazonienne pendant près de deux décennies. Et malgré cela, son travail ne possède ni trace de la vie sud-américaine, ni paysages tropicaux.

Cela peut être considéré comme une manifestation réelle et effective de la position artistique d’Ofer Josef. Pareil à un étranger, il contemple le monde depuis une perspective autrement plus haute et distante. Pour ainsi dire, comme s’il nous regardait depuis une autre époque, plus complice de celles de Goltzius, Daumier, Goya et Hugo qu’à la masse des artistes contemporains. Il moque et commente les activités humaines comme s’il ne participait d’aucune d’entre elles. Et sûrement cela est-il vrai, d’une certaine manière. D’une perspective romantique occidentale, il n’est pas difficile d’imaginer Ofer vivre dans un paradis exotique d’où tous les besoins superficiels et les fugaces inquiétudes de la vie moderne sont évidemment exclues et où la vie se fait plus simple et plus pure. Une position parfaite pour appréhender avec davantage de clairvoyance et de délicatesse les troubles éternels d’une existence humaine.

Tu contiens la nuit férocement

Eteins tout sentiment incomplet

Et supplées à la lumière par excès

Pure défaillance d’ombres trop pressées.

                                                    Olivier Beer

 

Le nyctalope

La nuit n’a pas de temps. Quand tu marches dans la nuit, la véritable nuit, la nuit noire, celle qui n’est pas troublée par nos lumières artificielles, artifices qui en vérité tuent le ciel, tu n’appartiens plus à ton époque, tu appartiens à la nuit. D’une mère ne dit-on pas qu’elle est l’auteur de nos jours ? Mais de nos nuits jamais. Ofer Josef, à l’image d’un Goya, est l’auteur de nos nuits. Il luit dans notre ciel le plus noir.

Les dernières peintures d’Ofer Josef – je parle délibérément de peintures et non plus de dessins, ou alors de noirs desseins ! – surgissent précisément de nos nuits les plus inavouées et les plus inavouables. Ce n’est pas tant qu’ils font peur qu’ils parlent de nos peurs. Au même titre que Le Cri de Munch.

Chez Ofer, l’encre c’est le noir de la nuit. Et l’encre pour l’artiste est un vertige. Elle boit, elle inonde tout sur son passage, elle s’étend, elle envahit son dessin, elle éteint sa lumière. Pour un dessin victorieux combien de combats perdus ? Des combats où l’encre la plus noire dévore tout trait, toute ombre même, toute trace de vie.

Alors l’artiste se décourage. Parfois il m’appelle du fond de sa nuit. Il renonce, vaincu. Il abandonne.

Plus tard, bien plus tard, il revient au combat. Les œuvres dont nous sommes ici les témoins sont le résultat de ce combat. Les centaines, les milliers d’autres œuvres ? Si noires que nul ici-bas ne peut les voir.

L’œuvre d’art surgit du néant, de ce néant-là. Et ce néant comme la nuit n’a pas de temps. Le néant est intemporel. L’œuvre d’Ofer Josef le devient chaque jour un peu plus. Elle quitte le monde de l’anecdote pour rentrer dans celui de la magie. La magie noire. On pense aux encres du Guerchin, au lavis de Victor Hugo, aux premiers éblouissements d’Alfred Kubin. Quand la peur devient si belle, elle ne fait plus peur, elle éclaire. Mieux encore, elle éblouit.

O.B.

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